Congrès
annuel de l’ACER-MJO
« Le témoignage de l’Église aujourd’hui »
Loisy, 5 - 7 novembre 2010
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photothèque. Enregistrements audio des conférences prochainement
disponibles.
Le
Congrès annuel de l’ACER-MJO s’est déroulé
les samedi 6 et dimanche 7 novembre à Loisy, rassemblant environ soixante-dix
congressistes de tous âges.
Le thème retenu cette année était le « Témoignage
de l’Église aujourd'hui» en hommage au grand poète
et théologien Alexis Stepanovitch Khomiakov (13 mai 1804 - 23 septembre
1860) à l’occasion du 150e anniversaire de sa mort.
La première conférence a été donnée samedi
matin par l’higoumène Pierre Mechtchérinov, supérieur
d’une dépendance du monastère Saint Daniel de Moscou à
Dalmatovo. Le père Pierre, animateur du Centre patriarcal pour l’éducation
de l’enfance et de la jeunesse auprès du monastère saint
Daniel, est actuellement une des figures les plus marquantes de l’Église
orthodoxe de Russie. Il est connu pour ses prises de position courageuses au
sujet de la situation actuelle de la Russie et de son église. Dans ses
conférences et ses interventions dans les média, il prône
un recentrement de l’Église sur la mission intérieure et
le retour à la tradition chrétienne, qui passe selon lui par une
prise de conscience de l’histoire récente de la Russie ainsi que
par le rejet de la tentation nationaliste et des idéologies qui empoisonnent
actuellement la vie de l’Église.
Dans son exposé, le père Pierre a mis en garde contre les implications
de certaines déclarations polémiques de Khomiakov à propos
des confessions hétérodoxes. Il y a, a-t-il souligné, un
danger dans la réduction de la vie chrétienne au seul domaine
de la « foi droite » et de la dogmatique. L’Église,
plus qu’une doctrine, est la vie en Christ, et à ce titre elle
relève davantage d’une expérience quotidienne et concrète
que de la seule réflexion abstraite, ou, pour parler comme Léon
Chestov, de Jérusalem plus que d’Athènes. La vie en Christ
et la foi dépassent les frontières confessionnelles. Pour illustrer
son propos le père Pierre a évoqué la figure du théologien
luthérien
Johann Arndt (1555-1621), auteur d’un ouvrage intitulé «
Du Véritable Christianisme » (1609), où l’accent est
mis sur la vie spirituelle et éthique du chrétien. Le père
Pierre a rappelé le succès rencontré par cet ouvrage jusqu’en
Russie et l’influence qu’il a exercée sur la pensée
de saint Tikhon de Zadonsk (1724-1283), auteur d’un ouvrage de même
titre.
Après s’être séparés pour travailler en groupes
l’après-midi, les congressistes se sont réunis en début
de soirée pour écouter deux autres exposés. Nikita Struve,
reprenant le contenu d’une étude qu’il a déjà
consacrée à Alexis Khomiakov, a évoqué cette personnalité
étonnante qui a su allier d’innombrables talents (Khomiakov a été
soldat, ingénieur et inventeur, médecin, chasseur, agronome, historien,
peintre, poète, mais aussi propriétaire terrien, époux
modèle, homme du monde…) menant parallèlement à ses
activités une authentique vie de prière. L’existence même
d’un tel personnage tient du miracle et n’a d’équivalent
que dans la figure du père Paul Florenski (1882-1937), savant universel,
théologien et, finalement, martyr de la foi, dont la figure cependant
n’atteint pas à l’harmonie qui caractérise la personnalité
de Khomiakov. Chrétien exemplaire au milieu d’une société
voltairienne et dissolue, Khomiakov a mené une existence de juste, couronnée
par une disparition prématurée alors qu’il se vouait au
service des victimes d’une épidémie de choléra. La
multiplicité de ses dons n’a pas étouffé en Khomiakov
le théologien et c’est dans ce domaine que sa contribution reste
la plus importante. Poète chrétien et prophète, Khomiakov
a ouvert une nouvelle page dans l’histoire de la théologie chrétienne
et a mis fin à la « captivité occidentale » de la
pensée orthodoxe en reformulant dans une langue limpide et moderne
(souvent d’ailleurs en français ou en anglais) la grande tradition
patristique. Lui revient en particulier le mérite d’avoir mis le
thème de l’Église en centre de la réflexion théologique,
donnant naissance au grand courant de la théologie russe qui sera notamment
illustré par Vladimir Soloviev, Serge Boulgakov, Nicolas Afanassiev et
Alexandre Schmemann. Khomiakov est aussi le précurseur et l’initiateur
du dialogue œcuménique, notamment dans sa correspondance avec l’anglican
William Palmer : avec lui l’orthodoxie trouve une voix qui lui permet
de parler d’égale à égale avec la théologie
occidentale.
Prenant à son tour la parole, le père Christophe d’Aloisio
a complété le propos de Nkita Struve en évoquant la doctrine
de l’Église telle qu’elle s’est affirmée dans
le sillage de l’œuvre pionnière de Khomiakov. Relevant l’obscurcissement
du visage de l’Église qui a pu se produire à certaines époques
de son histoire, le père Christophe a souligné l’importance
de l’expérience de l’exil et de l’émigration
au 20e siècle. Pour la première fois depuis l’époque
de Constantin les orthodoxes ont fait l’expérience d’une
liberté complète par rapport à tout État ou ambassade.
Ainsi, si en Occident la sécularisation a surtout représenté
pour l’État l’affranchissement de la tutelle souvent pesante
de l’Église, l’émigration russe a fait au contraire
l’expérience de l’affranchissement de l’Orthodoxie
de la tutelle de l’État. Le visage authentique de l’Église
a pu briller dans tout son éclat au milieu de la pauvreté et du
dénuement. Pour tenter de donner une idée de ce qu’est l’expérience
authentique de l’Église, le père
Christophe a rappelé deux passages de l’Écriture, l’un
au début et l’autre à la fin de l’Évangile
selon Saint Jean (mais, a-t-il précisé, de nombreux autres passages
de l’Écriture auraient pu être utilisés) : Jean 1,
12 (« à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir
de devenir enfants de Dieu ») et Jean 20, 21-22 (Comme le Père
m'a envoyé, moi aussi je vous envoie. Après ces paroles, il souffla
sur eux, et leur dit : Recevez le Saint Esprit). Ces deux extraits se répondent
comme une annonce et son
accomplissement.
Ainsi les Chrétiens deviennent après la Croix et la Résurrection
les « enfants de Dieu » à l’image du Fils du Dieu,
« envoyés » dans le monde comme Lui aussi a été
envoyé, afin d’assurer la présence continue du Christ en
ce monde. L’Église corps du Christ, nourrie de l’Eucharistie,
n’est autre que cette présence du Christ ressuscité. Tel
est le sens de l’Église retrouvé avec une acuité
nouvelle par les théologiens du 20e siècle.
Dimanche matin après la liturgie célébrée dans la
chapelle du centre diocésain de Loisy, le père Pierre Mechtchérinov
a évoqué le travail du Centre pour l’éducation de
l’enfance et la jeunesse auprès du monastère Saint Daniel.
Il a commencé par évoquer les conditions générales
dans lesquelles s’exerce le travail catéchétique en Russie
: perte complète des repères religieux, mais aussi culturels,
normes éthiques très éloignées de celles du christianisme,
persistance de la mentalité soviétique. De nombreux problèmes
se posent au catéchète, qui doit aller contre les représentations
dominantes de la société. Le père Pierre a distingué
trois catégories auxquelles se rattachent la plupart des jeunes qui viennent
dans son centre : ceux qui témoignent d’une attachement très
fort aux manifestations extérieures du christianisme (rites, prescriptions
alimentaires, code vestimentaire etc.), ceux qui voient avant tout dans le christianisme
un élément de leur identité nationale, ceux enfin qui tout
en se considérant orthodoxes et en voulant participer pleinement à
la vie liturgique se montrent indifférents aux exigences morales du christianisme.
Ce sont peut-être ceux-là qui posent du point de vue pastoral le
problème le plus ardu. Le catéchète se heurte aussi à
l’absence de toute conception unifiée de la catéchèse
dans l’Église de Russie (des projets sont cependant en cours) et
doit donc élaborer lui-même les principes qui le guident. Le père
Pierre a précisé qu’il avait pour sa part recours à
l’œuvre de Théophane le Reclus (1815-1894), chez qui on peut
trouver une présentation d’ensemble systématique de l’enseignement
dogmatique et spirituel de l’Église. Après ces considérations
préliminaires, le père Pierre a décrit les activités
très variées de son Centre, qui vont des cours pour les jeunes
catéchètes aux activités de club ou aux camps de vacances.
L’un des objectifs du Centre, a-t-il précisé, en même
temps que de fournir les bases de la doctrine et de l’étique chrétiennes,
consiste à créer un milieu chrétien dans laquelle la vie
chrétienne des jeunes pourra s’épanouir.
Le Congrès de Loisy aura été l’occasion de réfléchir
sur les différents défis qui attendent l’Église en
ce début du 21e siècle et de confronter les difficultés
rencontrées par l’orthodoxie très minoritaire des communautés
issues dans une large mesure de l’émigration avec celles de l’Église
en train de se reconstituer après un siècle de persécutions
en Russie.
D.S.