Une journée à Ravensbrück

L’Acer-MJO
et l’archidiocèse des églises orthodoxes russes en Europe
occidentale ont organisé du 1er au 4 novembre 2007 un pèlerinage
sur le lieu du martyre de sainte Marie de Paris (Mère Marie Skobtsov).
Nous allons tenter ici de partager ce moment avec ceux qui n’ont pas
pu y participer.
Partis de Paris au petit matin, nous arrivons dans l’état du Brandebourg, en ex-Allemagne de l’Est, à la fin d’une longue journée de route. Le car s’enfonce dans une épaisse forêt mouillée par une pluie fine et finit par se garer devant un panneau « Frauenkonzentrationenlager ». Nous sommes arrivés à Ravensbrück.
Nous nous installons dans de très confortables maisons récemment transformées en auberge de jeunesse. Elles ont été construites pour héberger les gardiennes du camp employées par les SS et nous découvrirons le lendemain des photos des travaux de terrassement faits ici par les prisonnières.
La liturgie est célébrée tôt le matin dans une pièce d’une de ces maisons, partie du complexe concentrationnaire. De simples chaises empilées servent de porte-icône entre des portes royales imaginaires. Au centre de cette église improvisée, une très belle icône des quatre nouveaux saints. Les prêtres portent des vêtements sacerdotaux brodés par Mère Marie pour père Dimitri (Klépinine), son chapelain rue de Lourmel qui mourra aussi en déportation.
Thomas, un jeune allemand qui sera notre guide francophone,
nous accueille dans la kommandantur. Une vaste maquette au sol montre le camp
et ses différentes étapes de construction. 132000 personnes,
surtout des femmes passeront par ici. 20% de juifs, des opposants politiques,
des « asociales », des témoins de Jéhovah, etc…
Des milliers d’enfants aussi. Une galerie de portraits raconte la vie
des prisonnières les plus connues. Il y a par exemple Margarete Buber-Neumann,
communiste allemande qui connue le goulag avant
d’être
livrée par Staline avec les autres communistes allemands réfugiés
en URSS à l’occasion du pacte germano-soviétique. Elle
décrira la similitude entre ses deux expériences concentrationnaires.
L’exposition montre aussi nombre de petits objets miraculeusement fabriqués
dans ces conditions. Les plus émouvants sont les jouets, poupées
fabriquées avec des petits bouts de tissus ou mini-dominos en mie de
pain séchée qu’on imagine fabriqués par une mère
affamée.
Ravensbrück est un camp de travail, ce qui pousse de grandes entreprises
comme Siemens à s’installer à côté pour profiter
de la main d’œuvre féminine et enfantine. On fait aussi
des uniformes pour l’armée allemande. Les chambres à gaz
où mourra Mère Marie ne sont installées que dans les
derniers mois de fonctionnement du camp pour éliminer plus efficacement
les prisonniers malades ou trop âgés. La manière dont
Thomas raconte tout ceci fait parfois froid dans le dos. Il appelle les choses
par leur nom mais ce qui frappe finalement, c’est le travail de mémoire
qui a été effectué par les allemands, la manière
apaisée et consciente avec laquelle ils regardent leur histoire en
face.
Nous entrons ensuite dans l’enceinte du camp à proprement parler. Encore une certaine émotion en franchissant les portes puis en voyant l’emplacement où se situaient les baraques. Il ne reste pas grand chose mais une sensation pesante nous saisit. L’endroit est marécageux et inhospitalier, la région est même ici surnommée « la petite Sibérie ». La zone autour des fours crématoires a été transformée en mémorial en 1959. On peut y visiter des cellules de la partie du camp appelée « prison » où des sévices particuliers et des punitions étaient infligées. Après la réunification, ce mémorial a suscité une controverse entre les historiens de l’ouest et ceux qui l’avaient conçus. En effet il commémore les victimes par pays en mettant l’accent sur la résistance communiste. Le choix a finalement été fait de traiter la manière dont ce mémorial a été réalisé comme un fait historique. Ajoutant simplement un lieu de recueillement, une mention des victimes juives et tsiganes ainsi que des femmes des comploteurs de l’attentat manqué contre Hitler. A l’invitation de Mgr Gabriel nous entonnons le tropaire de Pâques dont les mots résonnent d’une manière particulière au milieu des salles de torture.

Après déjeuner nous passons à la commémoration
de sainte Marie et d’abord la pose de la plaque commémorative.
La cérémonie mobilise la télévision et les autorités
locales. La plaque est posée derrière « le couloir de
la mort » où ont eu lieu des exécutions. Après
les discours les pèlerins chantent un molébène spécialement
rédigé pour les nouveaux saints.
Le groupe se déplace alors de quelques dizaines de mètres pour
célébrer un office des morts en mémoire de toutes les
victimes du camp devant le lac dans lequel les cendres des corps étaient
dispersées. Sur la rive opposée, on distingue nettement le village
de Fürstenberg dont les habitants entendaient et voyaient les exécutions.
«S’ils sont là ils doivent bien le mériter »
se disaient-ils. Mgr Gabriel finit très ému en nous rappelant
que cet office des morts c’est aussi à nous les vivants qu’il
doit servir. Nous avons aussi des étrangers, des pauvres dans des situations
difficiles dans nos pays riches aujourd’hui. Comment Mère Marie
aurait elle réagi ? On connaît très bien la réponse.
A nous, à la mesure de nos forces, d’agir en conséquences.
Après la célébration chacun pose son cierge au bord du
lac. Les célébrants vident l’encensoir dont les cendres
flottent sur les eaux immobiles alors que la nuit commence à tomber.
Derrière nous, des écoliers allemands jettent chacun une rose
dans le lac, elles flotteront entre les reflets des petites flammes vacillantes.
Nous retournons à l’intérieur pour entendre deux conférences par Hélène Klépinine et Tatiana Victoroff. Tatiana nous fait lire des poèmes écrits par Mère Marie et les commente. Hélène, la fille de père Dimitri, raconte la vie de Mère Marie à Ravensbrück. Elle et ses compagnons ont étés déportés pour avoir sauvé des juifs, notamment en produisant de faux certificats de baptême. Lors de son interrogatoire par la gestapo elle répond que si c’était des allemands qui avaient été dans cette situation, elle les auraient aidé de la même manière. Elle est plutôt âgée pour la moyenne du camp mais sa constitution et son caractère font qu’elle résistera longtemps et passera son temps à réconforter ses camarades. Mère Marie brode pour une amie un foulard inspiré de la tapisserie de Bayeux en l’honneur du débarquement de Normandie. Elle utilise pour cela des câbles dérobés dans les fils électriques venant des ateliers de fabrication. Le foulard est là devant nous. L’émotion atteint son comble lorsque intervient une dame qui a été internée ici en même temps que Mère Marie. Elles est de retour pour la première fois à Ravensbrück et raconte comment mère marie brodait en cachette pendant les appels. Elle ne peut en ajouter plus que « c’était quelqu’un d’exceptionnel, je le dis sincèrement. Elle était manuelle et intellectuelle à la fois. »


Après dîner nous regardons des films sur les camps et sur Mère Marie. Ceux ci datent d’une époque où beaucoup de témoins et de vestiges du temps de Mère Marie étaient encore là. On voit les lieux de son sacerdoce : Lourmel, les Halles, les bistrots parisiens… On entend ses amis de l’Action Orthodoxe, ses co-détenues dont Geneviève de Gaulle qui raconte comment à Pâques, Mère Marie a décoré de dentelles en papiers les fenêtres de sa baraque pour apporter un peu de beauté au milieu de tant de laideur.

Malgré la fatigue, le sommeil tarde à venir. Comment faire pour que cette journée « aux portes de l’enfer » comme l’a dis le père André Fortunatto ne devienne pas un simple souvenir poignant ? Comment faire pour que l’exemple de Mère Marie et ses compagnons nous aide à changer nos vies réellement, à entendre l’appel du Christ ?
BA