Les idées maîtresses du Mouvement hier et aujourd'hui
Article de C. Eltchaninoff paru dans les numéros 1 et 3 d'ACER-Tribune (1985)
[Je commencerai par] une brève analyse de la "préhistoire" du Mouvement, sans la connaissance de laquelle il est difficile de comprendre pourquoi, après la révolution russe, un groupe d'intellectuels de renom, expulsés d'URSS en 1922, décidèrent lors d'un congrès en Tchécoslovaquie, à Pcherov, en 1923, de fonder un mouvement : l'ACER.
Il faut tout de suite préciser que ces intellectuels, dans leur jeunesse, sont passés par une crise religieuse profonde, certains d'entre eux sont restés athées plus de 10 ans, ont été tentés par le marxisme, et sont revenus, ou plutôt venus, à l'Eglise quelque années avant la révolution de 1917. Ils sont à la recherche de formes dans lesquelles ils pourraient servir l'Eglise là où ils sont, c'est-à-dire en Occident. D'autre part, la situation tragique de la Russie ne peut les laisser indifférents.
[…] Comment et pourquoi ces marxistes repentis et ces intellectuels progressistes prennent la décision de consacrer leur vie au service de l'Eglise ? Il est intéressant et important de noter qu'avant les fondateurs du Mouvement, d'autres grands noms de la culture russe sont passés par une crise religieuse - je ne cite que les plus connus : Gogol, Dostoïevski, Tolstoy, Soloviev - (Tolstoy, par exemple, n'est sorti de cette crise qu'à l'âge de 55 ans !).
Ici, je dois faire une brève analyse historique qui devra nous éclairer sur l'état d'esprit de très nombreux intellectuels russes du XIXème siècle, mais aussi - et cela nous intéressera avant tout - l'itinéraire spirituel des fondateurs de notre Mouvement et de nombreux intellectuels aujourd'hui en URSS.
L'histoire moderne de la Russie commence avec Pierre le Grand, au début du XVIIIème siècle. Avant Pierre le Grand, l'idéal du peuple, de la société et de l'état russe, était le Christianisme orthodoxe. Tout baignait, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans une atmosphère religieuse. La vie privée, la vie sociale, la culture, l'art, trouvaient leur unique inspiration dans l'Eglise (un peu comme au Moyen Age en Occident). L'Eglise Orthodoxe était la conscience morale et spirituelle de tout le peuple.
Avec Pierre le Grand, l'Eglise, par la volonté de l'empereur, perd son indépendance, sa liberté, elle est décapitée, le Patriarche est remplacé par une administration docile. L'Etat absolutiste est seul juge aussi bien dans les affaires de l'état que dans celles de l'Eglise. Aux yeux de l'état, l'Eglise n'est plus qu'un ministère "des affaires religieuses". L'Eglise est humiliée, son autorité est compromise, car les prêtres et les évêques sont souvent des fonctionnaires dociles et serviles. La conscience de l'Eglise se réfugie dans les couvents où on observe une renaissance du monachisme.
Si, pour le bas peuple, dans sa grande majorité, cette réforme ne change pas grand chose, par contre, pour l'intelligentsia russe et pour une partie de la noblesse, l'Eglise perd son autorité spirituelle et morale, car elle est l'alliée et le soutien de l'état oppresseur et despotique. D'autre part, l'intelligentsia et la noblesse s'ouvrent aux idées occidentales du Siècle des Lumières et aux idées progressistes, socialistes et ensuite marxistes, de la fin du XIX° siècle. La grande masse des étudiants, des membres des professions libérales et de l'intelligentsia des années 1960 - 70 et 80 n'ont qu'un dieu : le progrès, la science. Il est intéressant de noter en passant que dans les grandes familles de la noblesse russe de cette époque on continue à "pratiquer" : on invite le prêtre à toute les grandes occasions de la vie, on "fait ses Pâques", cela fait partie de la tradition nationale. Pour illustrer ce que je dis, voici un extrait de lettre adressée par le père de Bakounine, le fameux anarchiste, à son fils quand celui-ci rompit avec sa famille, quitta sa maison, et se passionna pour la philosophie allemande. Voici cette lettre : " La vraie philosophie consiste non dans des rêveries creuses et dans de vains bavardages, mais dans la soumission aux mœurs et obligations civiles, familiales et religieuses de notre milieu… " Il y a de quoi devenir anarchiste ! Beaucoup le sont devenus…
Pourquoi je parle de tout cela ? Parce que les fondateurs du Mouvement ont aussi quitté l’Eglise "de leur milieu" dans leur jeunesse, ont aussi payé le tribut aux idées progressistes et marxistes, mais sous l'influence de Dostoïevski, de Soloviev, et de leur propre cheminement spirituel, ont découvert non la "foi" du père de Bakounine mais une foi personnelle, libre, consciente, vivante. Ils ont découvert que l'homme ne vit pas seulement de pain, que l'homme est un animal métaphysique, que toutes les grandes civilisations sont nées dans le sein d'une religion, qu'aucune civilisation digne de ce nom ne peut vivre sans valeurs spirituelles (sinon, comme la notre, elles sont condamnés à la dégénérescence). Ils ont découvert l'Eglise, non comme une institution, mais comme source de vie. Cette découverte du christianisme non comme attribut national ("je suis russe, donc je suis orthodoxe"), mais comme une foi évangélique, personnelle, exigeante, engagée. Ils ont découvert cette simple vérité que l'on ne naît pas chrétien, qu'on le devient.
[…]
L'extraordinaire renaissance culturelle qu'a connue la Russie au début du XX° siècle s'explique en partie par ce retour à la foi. L'intérêt pour la religion, la philosophie, l'art, n'est plus considéré comme une maladie honteuse ou comme un signe de manque de culture.
C'est une période riche en hommes de talent, en idées. C'est une explosion de la création dans de nombreux domaines. Il est absolument impossible ne serait-ce que de mentionner les noms de ces créateurs. Je vais seulement dire quelque mots sur le sujet qui nous intéresse, c'est-à-dire l'histoire des idées qui a conduit à la création de notre Mouvement - l'A.C.E.R. Il s'agit des vingt-deux fameuses rencontres entre le haut clergé de l'Eglise orthodoxe et les intellectuels qui veulent se rapprocher de l'Eglise, apprendre et comprendre ce que pense l'Eglise sur les aspects les plus quotidiens de la vie chaque homme, comme le problème social, la tolérance, le problème de la liberté de conscience, la peine de mort, le problème du couple, de la chair et de l'esprit, etc. Ces intellectuels reprochent à l'Eglise de ne parler que "du ciel", de ne proposer qu'un idéal "d'outre-tombe" comme ils disaient. De ne pas se prononcer sur la vie ici-bas.
Il est évident que le chrétien est confronté chaque jour à de nombreux problèmes de conscience. L'Eglise peut et doit l'aider à les résoudre. Ces intellectuels demandaient à l'Eglise de s'ouvrir plus au monde.
Ici, nous sommes au cœur de la problématique du Mouvement, des fondateurs du Mouvement. Est-ce que l'Eglise orthodoxe doit, non seulement en paroles, par son enseignement, mais aussi par sa vie, son action, son engagement, aider les hommes à résoudre tel ou tel problème d'ordre personnel, social, culturel, philosophique même ?
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Il est parfaitement légitime de se poser la question : Pourquoi le Mouvement ? Pour être au service de l'Eglise ? Mais l'Eglise existe depuis 19 siècles et s'est bien passée de nos services ! - plus ou moins bien, diront certains… - d'autres disent : entrez dans l'Eglise, conformez-vous à son enseignement, et surtout ne faites pas de zèle en voulant réformer l'Eglise.
Oui, pourquoi le Mouvement ? Pourquoi nos cercles, congrès, camps, revues, maison d'édition, etc. ? Pourquoi cette bougeotte ? Eh bien, pour la simple raison que rien de ce qui intéresse Dieu ne peut m'être indifférent et étranger. Pensons-nous que Dieu est indifférent au sort des chrétiens de Russie, de l'avenir de l'Eglise orthodoxe en Occident, ou qu'il ne s'intéresse pas à chacun de nous, et à ce que nous faisons ou ne faisons pas ? …
Dans le monde dans lequel nous vivons, les hommes ont la tentation de ne voir que le mal, la souffrance, l'absurdité de l'existence. Sans sous-estimer la puissance du mal, nous croyons que le bien, la beauté, l'amour, la justice, la liberté existent et ont leur source en Dieu et que Dieu vit et agit dans le monde à travers les hommes, à travers nous. Nous sommes les collaborateurs de Dieu et donc responsables devant Dieu pour l'Eglise historique et le monde qui nous a été confié.
Cette idée que nous sommes les collaborateurs de Dieu et que chacun de nous est responsable pour l'Eglise dons nous sommes membres a conduit les fondateurs du Mouvement à créer un néologisme : ecclésialisation de la vie, qui veut dire, en clair : croire que rien dans la vie de l'homme (vie personnelle, familiale, sociale, et dans son activité créatrice) n'est fermé à la Lumière divine, à la Transfiguration, à la Sanctification.
Ici nous sommes au cœur de cette intuition que l'Eglise est plus que ce que nous pensons d'habitude. Les murs de l'Eglise s'élargissent, s'ouvrent, pour englober, sanctifier, non seulement la prière de l'homme, mais aussi bien, comme nous l'avons dit, toute sa vie et son activité, parce que Dieu étant le Créateur du monde, rien n'échappe au regard de Dieu qui transfigure et sanctifie tout.
Ici nous sommes au cœur de la problématique du Mouvement. Est-ce que l'Eglise orthodoxe ne doit pas, non seulement en parole, par son enseignement, mais aussi par sa vie, son action, son engagement, aider les hommes à résoudre non seulement leurs problèmes personnels, mis aussi les problèmes de caractère social, culturel, et autres, y compris philosophiques.
Le Mouvement n'a donc pas d'idéologie ni de buts qui lui soient propres, son existence ne se justifie que par le désir de servir l'Eglise partout et dans toutes les conditions de l'existence humaine.
L'une des originalités de l'action du Mouvement, c'est le fait que ce sont les laïcs, en collaboration avec le clergé, qui prennent la responsabilité dans de multiples domaines de la vie de l'Eglise. Dès sa création, et jusqu'à nos jours, le Mouvement est resté fidèle à la conviction profonde que les laïcs ont une vocation dans l'Eglise et que cette vocation peut s'exprimer dans de multiples domaines : éducation, mission, publication, travail social, création culturelle, etc.
Il faut aussi souligner que le Mouvement a toujours été, et je pense continue à être, un laboratoire d'idées nouvelles et d'initiatives nouvelles dans de nombreux domaines. Je rappellerai que l'idée de fonder l'Institut de théologie orthodoxe de Paris est née au 2ème congrès de l'ACER, en 1924; que c'est l'ACER qui, bien avant la seconde guerre mondiale, a été le principal interlocuteur orthodoxe dans le dialogue œcuménique naissant, d'abord avec les anglicans, puis avec les protestants et enfin avec les catholiques. Après la guerre, l'ACER a étroitement participé tant çà la création de Syndesmos, fédération mondiale des mouvements de jeunesse orthodoxe, qu'à celui de la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale. Et cela, sans parler des voyages missionnaires, de l'aide aux croyants de l'URSS, de nos revues, etc.
Dans certains milieux de l'Eglise orthodoxe cette agitation tout azimut était et est considérée comme déplacée et même dangereuse (pour qui ? se demande-t-on). Probablement pour ceux pour qui l'Eglise n'est qu'un refuge paisible.
L'histoire de notre Mouvement a montré que les laïcs sont non seulement capables d'initiatives fructueuses, mais qu'au sein du Mouvement se sont formés de très nombreux prêtres et même des évêques.
Il faut aussi souligner que certaines nouvelles formes de travail atteignent souvent des milieux qui, pour différentes raisons, sont restés loin de l'Eglise et que les paroisses ne peuvent toucher. Cela est vrai pour nos camps, cercles, congrès, éditions, sans parler d'un travail missionnaire, qui malheureusement est très peu développé actuellement dans l'Eglise orthodoxe, à l'Est comme à l'Ouest.
Pour terminer, je veux dire que le Mouvement souffre de la même tentation que notre Eglise : la tentation d'être fermé au monde. Il est même étonnant que d'un côté, par nos activités, nous soyons très ouverts (édition, revues, travail social, etc.), tout en cultivant, peut-être inconsciemment, un esprit de clan souvent à peine entrouvert aux autres. En tout cas c'est l'image qu'ont de nous ceux qui n'osent entrer dans ce cercle assez fermé.
Pour terminer, il faut dire que notre Eglise vit une période difficile. Elle est persécutée dans plusieurs pays par un pouvoir athée. Dans d'autres pays, elle est assujettie à un pouvoir dont le paternalisme lui pèse, car il étouffe l'esprit de liberté. En France, l'Eglise vit dans des conditions privilégiées de complète liberté, mais elle est assoupie et d'autre part commence à peine de sortir des ghettos de ses communautés nationales.